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Jean Minier « Aux Jeux , les athlètes se sentent respectés »

« Aux Paralympiques, les athlètes se sentent respectés comme des sportifs à part entière »

En quoi les Jeux de Tokyo constituent un événement unique dans la vie d’un athlète ? Réponse de Jean Minier, qui conduit la délégation française aux Jeux Paralympiques. L’occasion aussi d’expliquer en quoi ces Jeux constitueront un tremplin vers Paris 2024. En quoi un lancer de poids à 5 mètres peut être aussi spectaculaire qu’un record du 100 m. Ou encore comment améliorer la couverture médiatique de l’événement.

 

Vous expliquiez récemment que les Jeux Paralympiques restent une compétition à part. Encore plus à part pour un athlète handisport que les JO pour un athlète valide?

Je dirais oui. Contrairement aux championnats d’Europe ou aux mondiaux, encore très confidentiels et avec des organisations pas toujours à la hauteur.  Les Jeux paralympiques, eux, sont organisés comme les JO. Les participants se sentent vraiment respectés comme des sportifs de haut niveau, à part entière. C’est une très grande fête, même si celle-ci est en partie gâchée à cause du Covid.  L’organisation y est parfaite, qu’il s’agisse de l’accueil, de l’encadrement présent et du nombre de bénévoles, des transports, des retransmissions dans les médias, jusqu’aux contrôles antidopages. Les athlètes ressentent que l’organisation s’élève à la hauteur des exigences qu’ils s’imposent à eux-mêmes dans leur préparation. En général le public remplit aussi les tribunes, la concurrence s’avère un cran au-dessus… C’est un événement très attendu. La différence avec les autres compétitions est abyssale. Tous les athlètes échangeraient bien 10 titres mondiaux contre une médaille paralympique !

 

Les Jeux de Tokyo constituent-ils vraiment un tremplin pour Paris 2024 ? Notamment en attirant l’attention sur les athlètes qu’il faudra suivre. En donnant envie de les supporter en France, etc. Vous avez fait une déclaration en ce sens à la presse sportive.

D’abord, les résultats obtenus au Japon offriront une bonne indication du potentiel de nos fédérations et de la possibilité ou pas de performer à Paris. Se relever après un échec ici, en seulement trois ans, représentera un grand défi. Sauf s’il s’agit d’une contreperformance ponctuelle.

« Quand on attire 3000 à 4000 personnes pour un championnat du monde organisé dans lHexagone, cest déjà dextraordinaire. En 2024, il y aura 80 000 places ouvertes au stade de France… »

Ensuite, sur la question « comment attirer les spectateurs à Paris »… Il faut rappeler qu’ici les Jeux se dérouleront dans des stades vides ou quasiment. Au Brésil, sans Covid, beaucoup de stades étaient déjà peu garnis. Si on veut faire qu’à Paris les tribunes soient peuplées de supporters venus voir un spectacle qu’ils attendent, admirer des athlètes dont ils ont envie de suivre les aventures… c’est un défi monumental. Il va y avoir 80 000 places ouvertes au stade de France. En sachant que quand on attire 3000 à 4000 personnes pour un championnat du monde organisé dans l’Hexagone, c’est déjà d’extraordinaire…

L’effet Jeux ne suffira pas. Pour le relever ce défi, il va falloir tous se remonter ses manches. Notamment, grâce aux médias, en donnant à connaître les sportifs. Dans le monde olympique, le grand public connaît pas mal de grandes figures : Kevin Mayer, Renaud Lavillenie, Florent Manaudou… Certes, il ne s’agit que d’une petite partie des athlètes, mais ça draine du monde au stade. Le public a envie de voir des sportifs dont il connaît le nom, qu’il a suivi entre les Jeux…C’est l’un des enjeux. Pour les Paralympiques, on oublie souvent les champions entre les Jeux. Il faut absolument qu’on leur donne la parole, qu’on les fasse connaître, pendant et surtout après Tokyo. Pour donner envie d’aller les retrouver dans trois ans.

« Les Paralympiques sont avant tout conçus pour les handicaps les plus sévères »

Vos premiers Jeux remontent à 1992 à Barcelone, en tant qu’entraîneur de l’équipe de France d’athlétisme handisport. En jetant un coup d’oeil dans le rétro, quel regard portez-vous sur le chemin parcouru par le mouvement handisport?

Évidemment, l’amélioration de la couverture médiatique est indéniable. Vous aurez du mal à retrouver beaucoup d’images des Paralympiques de Barcelone, mais les choses ont changé depuis. En 2021, il y aura 100 heures de direct sur France Télévisions, L’Equipe 21 et RMC seront là aussi, vous êtes là également.  On est passé de la nuit à la lumière. Autre motif de satisfaction, les primes de médailles ont été alignées sur celles des valides, des aides financières du ministère des sports ou encore des systèmes pour aménager son temps de travail se sont développés. Mais surtout les conditions d’entraînement et de préparation des athlètes équivalent aujourd’hui à celles des athlètes olympiques, même s’il n’y a pas vraiment d’athlètes professionnels dans le monde paralympique.

Le niveau monte. De plus en plus de pays participent aux Jeux… et de pays bien préparés. Je fais souvent la remarque à mes collègues : on ne croise plus que de vrais athlètes, les « touristes » ont disparus… Parce qu’il faut reconnaître que certains participants n’avaient pas des allures de sportifs de haut niveau par le passé. Aujourd’hui ça y est, on est pleinement dans le haut niveau. Ce qui signifie que les médailles sont plus difficiles à décrocher que jamais.

Que reste-t-il à améliorer ?

Notamment la médiatisation « entre » les Jeux… Insuffisante pour maintenir l’intérêt des spectateurs sur la durée. Sur le fond, on a aussi tendance à mettre en avant les champions dont les performances parlent aux valides. Un Timothée Adolphe qui va courir un 100m en moins de 11 secondes, ça va interpeller tout le monde. Même chose pour Marie-Amélie Le Fur lorsqu’elle saute à 6,14m. Ou encore avec Alexis Hanquinquant, qui va jusqu’à courir à 19km/h de moyenne sur certaines distances, avec une prothèse de tibia. Bien entendu, ils méritent tous d’être mis en avant. Mais il existe d’autres athlètes, eux aussi très performants, qui vont eux gagner des compétitions. Seul problème : leurs performances parleront moins au néophyte, car beaucoup plus complexes à mesurer.

Quand vous parlez de performances paralympiques moins parlantes pour le grand public, vous sous-entendez « moins proches de celles des valides ». Peut-on citer des exemples d’autres perf’ spectaculaires qui, elles, passent inaperçues?

Prenez une lanceuse de poids de 3 kg qui réalise un jet à 5 mètres. Un téléspectateur lambda peut se dire : n’importe quel collégien arrive à le faire… Sauf que si elle n’a que ses triceps pour lancer, c’est une sacrée performance. Mais il faut des clés pour comprendre cela. Vous êtes incapable de juger de l’exploit sans être acculturé à la discipline. Sans comprendre les catégories sportives, etc. Il faut prendre du temps pour s’y intéresser, c’est fastidieux, sachant qu’on a tous tendance à faire fonctionner notre cerveau à l’économie.

Alors qu’au final, la performance est tout aussi belle, même si le geste paraîtra souvent moins esthétique, avec des mouvements parasites ou des tremblements, des figures transformées par l’effort ou le handicap qui vont nous perturber un peu…

N’oublions pas que les Jeux paralympiques sont faits, avant tout, pour les personnes ayant les handicaps les plus sévères au regard de la pratique sportive. Avec une accessibilité vraiment très large, un sur-accompagnement médical, etc. Rien n’est aussi bien organisé pour eux, les Paralympiques ouvrent une parenthèse enchantée dans la vie d’une personne ayant un handicap lourd.

 

Une dernière question sur la médiatisation : quid du contenu des reportages sur le handisport? Par le passé certains athlètes ont pu se plaindre qu’on parlait surtout du handicap et des accidents de vie, pas assez de sport…

Les choses vont dans le bon sens, même si trop lentement à l’échelle d’une carrière de sportif. Les reportages de 2021 sont faits dans une société où le citoyen en situation de handicap n’est pas encore un citoyen comme les autres. Il reste beaucoup de chemin à faire. Je regrette les reportages larmoyants où l’on parle du courage de l’athlète. Non ! Il faut du courage parce que le sport de haut niveau s’adresse aux courageux ! Mais ce genre de regard tend à disparaître.

Pour améliorer le traitement, j’invite vraiment à donner la parole aux athlètes handisport. Car si j’ai constaté une chose en 30 ans de métier, c’est que l’évolution positive des Paralympiques, qu’il s’agisse d’améliorer la médiatisation, le matériel, les performances… est portée par les athlètes. Un exemple? Lorsqu’à Rio, Sami El Gueddari prend la parole comme commentateur pour la télévision, il parle de sport et emmène les spectateurs à voir les épreuves à travers un autre prisme. Les sportifs sont les mieux placés pour parler du handisport.  Parfois en forçant un peu les choses, avec des discours contestataires. La première étincelle a eu lieu avec Mustapha Badid, médaillé en athlétisme en 1988 à Séoul. Un athlète en fauteuil extrêmement puissant et charismatique, qui a ouvertement qualifié d’inadmissible l’absence de médiatisation.

En un mot, il faut mettre les athlètes handisport devant mais aussi derrière la caméra ?
Oui. Nous avons tous des idées reçues sur la question du handicap. Donnons la paroles aux premiers concernés. Cela fait partie des leviers pour changer les choses.

 

Propos recueillis par Florent Godard

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